Courbe de Kuznets : croissance et inégalités, une baisse qui n’a rien d’automatique

La courbe de Kuznets décrit une relation supposée entre le niveau de développement économique et les inégalités. Celles-ci augmenteraient d’abord, puis reculeraient lorsque le revenu par habitant progresse. Cette représentation en U inversé aide à lire un graphique ou à construire une argumentation en ESH, à condition de ne pas la considérer comme une loi universelle.
Une courbe en cloche entre revenu et inégalités
Formulée par l’économiste américain Simon Kuznets en 1955, la théorie cherche à expliquer l’évolution de la répartition des revenus au cours du développement. Kuznets, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1971, avance que les écarts de revenus pourraient suivre une trajectoire non linéaire : ils se creuseraient d’abord, atteindraient un sommet, puis diminueraient.
Quiz : Comprendre la courbe de Kuznets
Lire les axes du graphique
La courbe de Kuznets prend la forme d’un U inversé, aussi appelé courbe en cloche. En abscisse, on place généralement le PIB par habitant ou le revenu par tête, utilisé comme approximation du niveau de développement économique. En ordonnée figurent les inégalités, souvent mesurées par le coefficient de Gini. Plus ce coefficient est élevé, plus la distribution des revenus est inégalitaire.
Le graphique ne montre donc pas qu’un pays riche est nécessairement plus égalitaire qu’un pays pauvre. Il formule une hypothèse de trajectoire : à mesure que le revenu moyen augmente, les inégalités passeraient par un point de retournement. Le PIB par habitant reste toutefois une moyenne. Il ne renseigne ni sur la répartition des revenus, ni sur le patrimoine, ni sur l’accès effectif aux services publics.
Une définition courte à retenir
Dans une copie, on peut écrire : la courbe de Kuznets représente l’hypothèse selon laquelle les inégalités de revenus augmentent dans les premières étapes de l’industrialisation, avant de diminuer à un stade plus avancé du développement économique. Cette formulation doit être immédiatement nuancée : elle décrit une régularité supposée, et non un mécanisme automatique.
Pourquoi les inégalités monteraient-elles avant de redescendre ?
La première partie de la courbe correspond à l’industrialisation. Une économie initialement agricole voit apparaître des secteurs industriels plus productifs, mais aussi plus rémunérateurs. Les personnes qui accèdent aux emplois urbains, au capital ou à l’entrepreneuriat bénéficient plus vite de la croissance que les travailleurs restés dans les activités traditionnelles.

- Accumulation du capital : les détenteurs d’entreprises, de machines et d’actifs captent une part importante des nouveaux gains de productivité.
- Écarts entre secteurs : les revenus de l’industrie et des villes peuvent dépasser ceux de l’agriculture et des zones rurales.
- Accès inégal à l’éducation : les qualifications valorisées par la modernisation ne sont pas immédiatement accessibles à tous.
Dans la seconde phase, Kuznets suppose que la diffusion de l’éducation, la mobilité sociale, la tertiarisation et les politiques de redistribution réduisent progressivement les écarts. Le capital humain prend davantage d’importance que le seul capital physique. Les salariés accèdent à des emplois plus qualifiés, tandis que les revenus de transfert et une fiscalité plus progressive peuvent corriger la répartition primaire des revenus.
Il est préférable de considérer la courbe comme une fenêtre d’observation plutôt que comme un scénario écrit d’avance. À un moment donné, deux pays affichant un PIB par habitant comparable peuvent avoir des inégalités très différentes selon leurs institutions, leur système scolaire, le poids des syndicats, la protection sociale ou la fiscalité. Le niveau de revenu éclaire une partie du tableau, mais la manière dont les gains sont distribués en révèle la structure.
Piketty et les limites d’une baisse spontanée des inégalités
La principale faiblesse de la courbe de Kuznets tient à la confusion possible entre corrélation et causalité. Observer une baisse des inégalités dans des pays devenus plus riches ne prouve pas que la croissance a causé cette baisse. Les séries historiques peuvent aussi refléter des événements politiques et sociaux qui ne sont pas contenus dans le modèle.

Les chocs historiques comptent davantage que la seule croissance
Thomas Piketty conteste l’idée d’une réduction spontanée des inégalités liée au développement. Aux États-Unis, la part du décile supérieur dans le revenu national est passée d’environ 45 à 50 % dans les années 1910-1920 à environ 30 à 35 % à la fin des années 1940. Cette évolution doit être replacée dans le contexte des guerres mondiales, de l’inflation, des destructions de patrimoine, des crises et de transformations fiscales majeures.
La baisse observée entre 1913 et 1948 ne valide donc pas, à elle seule, une loi économique générale. Depuis les années 1970, les inégalités sont d’ailleurs reparties à la hausse dans de nombreux pays riches. Cette reprise montre qu’un niveau élevé de développement ne garantit pas une répartition plus égalitaire des revenus ou des patrimoines.
Bien distinguer comparaison entre pays et histoire d’un pays
La courbe peut être étudiée en coupe transversale, en comparant plusieurs pays à une date donnée, ou de façon longitudinale, en suivant un même pays dans le temps. Ces deux méthodes ne répondent pas à la même question. Une relation apparente entre pays pauvres et pays riches ne permet pas de prédire avec certitude le chemin qu’empruntera chaque économie. Les trajectoires nationales dépendent des rapports de force, des choix de politique publique et de la mondialisation productive.
La courbe environnementale : même forme, autre objet
La courbe de Kuznets environnementale transpose la forme en U inversé à la relation entre revenu par habitant et dégradation environnementale. Elle a été popularisée par les travaux de Grossman et Krueger, notamment en 1993, 1994 et 1995. L’idée est que certaines pollutions augmentent au début de la croissance, avant de reculer lorsque les sociétés disposent de techniques plus propres, de réglementations plus strictes et d’une demande citoyenne accrue pour la qualité de l’environnement.
| Élément comparé | Courbe originale | Courbe environnementale |
|---|---|---|
| Abscisse | PIB ou revenu par habitant | PIB ou revenu par habitant |
| Ordonnée | Inégalités, souvent coefficient de Gini | Pollution, émissions ou usage de ressources |
| Mécanismes envisagés | Industrialisation, éducation, redistribution | Effet d’échelle, composition sectorielle, progrès technique et réglementation |
| Limite majeure | Les inégalités ne diminuent pas mécaniquement | La baisse locale peut masquer des émissions externalisées |
Des seuils ont été identifiés pour certaines pollutions locales. La pollution au plomb des rivières diminuerait à partir de 1 887 dollars par habitant, en dollars américains de 1985, et le dioxyde de soufre à partir de 4 053 dollars. Pour d’autres pollutions locales, la baisse est souvent située dans une fourchette de 5 000 à 8 000 dollars de revenu par tête. Ces résultats ne peuvent pas être généralisés aux émissions mondiales de gaz à effet de serre ou à l’épuisement des ressources.
Il faut distinguer pollution locale et pollution globale. Une ville ou un pays peut assainir son air en réglementant ses usines, tout en important des biens produits ailleurs. En France, les émissions domestiques de gaz à effet de serre ont baissé de 20 % entre 1990 et 2019, tandis que l’empreinte carbone française se stabilise depuis 2005. Cette empreinte intègre les émissions liées aux biens consommés mais produits à l’étranger. Elle évite donc de confondre dépollution nationale et réduction réelle de la pression mondiale.
Tracer et mobiliser la courbe de Kuznets en ESH
Pour tracer la courbe, dessinez deux axes clairement nommés, placez le PIB par habitant en abscisse et les inégalités en ordonnée, puis dessinez une cloche. Indiquez trois moments : la hausse initiale des écarts, le point de retournement et la baisse supposée. Sur le schéma, ajoutez les mécanismes : industrialisation et concentration du capital à gauche, puis éducation, tertiarisation et redistribution à droite.
Dans une dissertation, la courbe est pertinente pour un sujet sur la croissance et les inégalités, le développement, l’État-providence ou la soutenabilité. Elle sert d’abord à poser une hypothèse, puis à organiser la discussion. Une mobilisation solide suit trois temps :
- présenter la relation théorique et ses variables ;
- expliquer les mécanismes économiques et institutionnels susceptibles de produire la cloche ;
- discuter sa validité avec Piketty, les chocs historiques et la hausse des inégalités depuis les années 1970.
Pour la version environnementale, ajoutez la distinction entre découplage relatif et découplage absolu. Il y a découplage relatif si le PIB passe de 100 à 103 euros tandis que l’usage d’une ressource passe de 50 à 50,5 unités : la pression augmente, mais moins vite que la production. Il y a découplage absolu si le PIB atteint 103 euros alors que la ressource recule à 49,5 unités. Seul ce second cas traduit une baisse matérielle ou environnementale concomitante à la croissance.