La désindustrialisation réduit l’emploi sans faire baisser automatiquement la production

La désindustrialisation désigne le recul de la place de l’industrie dans une économie, dans l’emploi et dans les territoires. Elle se traduit souvent par des fermetures d’usines et une baisse des emplois industriels. Pourtant, un pays peut continuer à produire autant, voire davantage en volume, avec moins de salariés. Pour comprendre le phénomène, il faut donc distinguer l’emploi, la production et la valeur ajoutée.
Définition : un recul relatif, parfois absolu, de l’industrie
Dans son sens économique, la désindustrialisation correspond à la diminution du poids du secteur industriel dans la richesse créée et dans l’emploi total. Elle concerne surtout l’industrie manufacturière, c’est-à-dire les activités qui transforment des matières premières ou des composants en biens. L’automobile, la pharmacie, l’agroalimentaire, la métallurgie, le textile et l’électronique en font partie.
Quiz : La désindustrialisation
Le phénomène peut prendre plusieurs formes. Il est relatif lorsque les services progressent plus vite que l’industrie. La part de cette dernière recule alors sans nécessairement diminuer en volume. Il est absolu lorsque l’emploi, les sites de production ou la valeur ajoutée industrielle baissent réellement. Une partie du recul peut aussi être statistique : des fonctions autrefois réalisées dans l’usine sont confiées à des prestataires de transport, de nettoyage, d’informatique ou de maintenance, puis comptabilisées dans les services.
Emploi, production et valeur ajoutée : trois indicateurs à distinguer
Ces indicateurs ne mesurent pas la même réalité. L’emploi industriel correspond au nombre de salariés travaillant dans l’industrie. La production en volume mesure les quantités fabriquées en tenant compte de l’évolution des prix. La valeur ajoutée désigne la richesse créée par l’activité de production. La baisse de l’un ne provoque donc pas mécaniquement une baisse identique des deux autres.
| Indicateur | Ce qu’il montre | Limite à connaître |
|---|---|---|
| Emploi industriel | Le nombre de postes dans les usines et les activités productives | Il diminue aussi lorsque les tâches sont automatisées ou externalisées |
| Production en volume | Les quantités réellement fabriquées | Elle ne renseigne pas directement sur le nombre d’emplois |
| Valeur ajoutée industrielle | La richesse créée et le poids économique de l’industrie | Elle dépend des prix, des marges et de la place occupée dans les chaînes de valeur |
Pourquoi les emplois industriels reculent-ils ?
Les délocalisations sont une explication connue, mais elles ne résument pas le phénomène. La désindustrialisation résulte de plusieurs mécanismes qui se cumulent. Leur poids varie selon les secteurs, les entreprises et les pays. L’évolution de la demande joue aussi un rôle : lorsque les ménages consacrent une part croissante de leurs dépenses aux services, la structure de l’économie se transforme.

Productivité, automatisation et transformation du travail
Les gains de productivité permettent de produire davantage avec moins d’heures de travail, grâce à l’automatisation, à des machines plus performantes et à une meilleure organisation. Cette évolution peut renforcer la compétitivité d’un site sans préserver tous ses emplois. Une usine peut ainsi maintenir ses volumes de production tout en réduisant ses effectifs.
Sur la période 1980-2007, les gains de productivité et la déformation de la structure de la demande expliqueraient 30 % des pertes d’emplois industriels. Un autre calcul attribue 29 % de ces pertes aux seuls gains de productivité. Ces chiffres ne décrivent pas exactement le même périmètre, mais ils montrent que la réduction de la main-d’œuvre ne s’explique pas uniquement par les transferts de production à l’étranger.
Externalisation, tertiarisation et mondialisation
Une entreprise industrielle peut conserver son activité principale tout en sous-traitant certaines fonctions. Les salariés concernés ne perdent pas forcément leur emploi, mais celui-ci est désormais rattaché statistiquement au secteur tertiaire. Entre 1980 et 2007, l’externalisation des activités tertiaires représenterait 25 % des pertes d’emplois industriels.
Ce transfert explique le lien entre tertiarisation et industrie. Conception, logiciels, logistique, maintenance et commercialisation restent liés à la production, même lorsqu’ils sont assurés par des entreprises de services. La frontière statistique entre les deux secteurs peut donc évoluer sans correspondre à une rupture complète de l’activité productive.
L’ouverture des échanges mondiaux accroît aussi la concurrence internationale. Certaines productions peuvent être transférées vers des territoires aux coûts salariaux plus faibles, plus proches de certains marchés ou disposant de compétences spécifiques. Selon les méthodes de calcul, la part des pertes d’emplois attribuée à la concurrence étrangère varie de 13 % dans une approche comptable à une fourchette de 9 % à 70 % dans une approche économétrique. Cette amplitude rappelle qu’aucune cause unique ne suffit à expliquer la désindustrialisation.
La France : un recul marqué, mais une industrie qui reste stratégique
La France est particulièrement concernée par la baisse de l’emploi industriel depuis les années 1970. Le nombre d’emplois industriels est passé de 5,5 millions en 1978 à 3,8 millions en 2003. Une autre série indique environ 6 millions de personnes employées dans l’industrie en 1970, soit 23,7 % de l’emploi total, contre environ 3 millions en 2020 et 12 % de l’emploi total.
Les périodes et les méthodes diffèrent selon les séries, mais la tendance générale reste la même : la part de l’industrie dans l’emploi français a fortement diminué. Le recul apparaît aussi dans les indicateurs de richesse. La part de la valeur ajoutée manufacturière dans l’économie française est passée de 15,7 % en 2000 à 11,3 % en 2012. Elle atteignait alors 22 % en Allemagne et 15 % en Italie.
La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est également donnée à 17,5 % en 1995, puis à 11 % en 2019. Ces données ne signifient pas que la production industrielle a disparu. La valeur ajoutée manufacturière française a même progressé de 9 % en volume sur la période étudiée. La baisse de la part de l’industrie peut donc coexister avec une hausse de la production, lorsque les autres secteurs progressent plus vite ou lorsque la productivité augmente.
L’enjeu porte alors sur la capacité à conserver les activités à forte valeur ajoutée, les compétences techniques, les fournisseurs et les capacités d’innovation. L’industrie représentait plus de 70 % des dépenses de recherche et développement en 2018. Elle soutient aussi des emplois situés hors des usines : 100 emplois industriels seraient associés à 80 emplois supplémentaires dans les autres secteurs.
Des conséquences visibles dans les bassins d’emploi et les paysages
La désindustrialisation touche les territoires de manière inégale. Les anciens bassins miniers, textiles, sidérurgiques ou automobiles sont davantage exposés lorsqu’ils dépendent d’un petit nombre de grands employeurs. La fermeture d’un site affecte alors les sous-traitants, les commerces, les transports, l’immobilier et les recettes des collectivités. Elle peut laisser des friches industrielles, des bâtiments vacants et un sentiment durable de déclassement.
Les délocalisations d’entreprises et d’emplois en France : Cette étude statistique de l’Insee mesure les délocalisations d’entreprises et les emplois concernés en moyenne annuelle entre 1995 et 2017.
Une usine et son principal sous-traitant peuvent partager les mêmes horaires, les mêmes flux de camions et parfois la même clientèle. La disparition de l’un fragilise donc rapidement l’autre. Cette logique de chaîne locale de production explique pourquoi le simple décompte des salariés licenciés sous-estime l’impact territorial d’une fermeture.
Pour préparer une reconversion crédible, il faut aussi inventorier les compétences, les réseaux de fournisseurs, les accès ferroviaires, l’énergie disponible et les terrains à dépolluer. La fermeture d’un site modifie les usages du sol et les relations économiques locales. Ses effets dépassent donc largement les murs de l’usine.
Certains territoires connaissent alors une dynamique de ville en déclin, parfois qualifiée de shrinking city. D’autres se transforment en combinant formation, réhabilitation des friches, nouvelles activités productives, recherche et services spécialisés. La reconversion ne consiste pas simplement à remplacer une usine par des bureaux ou des logements. Elle cherche à recréer une base d’activité adaptée aux ressources locales.
Reconversion, relocalisation et réindustrialisation : des réponses différentes
La reconversion concerne d’abord un territoire ou un site frappé par le déclin industriel. Elle peut passer par la dépollution d’une friche, l’accueil de nouvelles entreprises, la formation des salariés ou la diversification des activités. Son objectif est de réduire les effets sociaux et spatiaux d’une fermeture.
La relocalisation désigne le retour, sur le territoire national ou européen, d’une production auparavant réalisée ailleurs. Elle peut être pertinente pour des produits stratégiques lorsque la dépendance à des fournisseurs extérieurs crée une vulnérabilité. En 2020, la Direction générale du Trésor avait identifié 12 produits vulnérables parmi 5 000 produits étudiés. Ce résultat décrit des dépendances ciblées, et non une fragilité identique pour tous les produits.
La réindustrialisation vise à renforcer ou à renouveler durablement le tissu productif. Elle suppose des investissements, des compétences, des infrastructures, de l’énergie, de la recherche et des débouchés. Elle ne signifie pas nécessairement le retour des mêmes usines ni des mêmes métiers. L’objectif est plutôt de développer des activités capables de produire, d’innover et de s’insérer dans des chaînes de valeur plus solides.