selon que vous serez puissant ou misérable explication

La formule de Jean de La Fontaine résume une injustice facile à reconnaître, mais difficile à combattre : deux personnes peuvent être jugées pour des faits comparables et recevoir un traitement très différent selon leur rang, leurs relations ou leur vulnérabilité. Placée à la fin des Animaux malades de la peste, elle ne concerne pas seulement les tribunaux. Elle dénonce un rapport de pouvoir qui transforme la faute des uns en erreur excusable et celle des autres en crime.
La scène de la fable : une justice organisée pour sauver les plus forts
Publiée en 1678 dans le second recueil des Fables, Les Animaux malades de la peste met en scène un royaume animal ravagé par une épidémie. Pour apaiser la colère du ciel, les animaux décident qu’un coupable doit être sacrifié. L’idée paraît collective et religieuse : chacun doit confesser ses fautes pour désigner celui dont le châtiment mettra fin au malheur commun.
Mais la procédure est faussée dès le départ. Le lion, qui représente le souverain, reconnaît avoir dévoré de nombreux moutons et même un berger. Il avoue donc des actes graves. Pourtant, le renard transforme aussitôt ces violences en preuves de grandeur : manger des moutons serait un honneur plutôt qu’un crime. Les courtisans approuvent. La culpabilité du puissant disparaît derrière la flatterie.
L’âne, victime idéale du sacrifice
À l’inverse, l’âne avoue avoir brouté un peu d’herbe dans le pré d’un moine. Sa faute paraît minuscule au regard des crimes du lion. Elle devient pourtant impardonnable parce qu’il est faible, isolé et incapable de se défendre par le langage. Les autres animaux l’accusent, puis le condamnent. La fable ne raconte donc pas la recherche sincère d’un responsable : elle montre la désignation d’un bouc émissaire.
La peste sert de décor tragique, mais elle révèle surtout la hiérarchie du groupe. Lorsqu’une communauté est inquiète, elle peut protéger ceux dont elle dépend ou qu’elle redoute, puis reporter sa colère sur celui qui possède le moins de prestige. La crise ne crée pas toujours l’injustice : elle peut simplement rendre les rapports de force plus visibles.
« Puissant », « misérable », « blanc », « noir » : le sens précis de la citation
La morale finale est formulée ainsi : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Elle repose sur des oppositions très nettes. Le mot « puissant » désigne celui qui dispose d’autorité, de richesse, de réputation ou d’alliés. Le terme « misérable » ne signifie pas seulement pauvre : il évoque une personne sans protection, dépendante et exposée au mépris.
| Expression | Ce qu’elle suggère dans la fable |
|---|---|
| « Selon que » | Le verdict varie en fonction de la position sociale, et non de la seule faute. |
| « Puissant » | Le coupable influent peut imposer son récit ou bénéficier d’indulgence. |
| « Misérable » | Le faible devient une cible facile, même lorsque sa faute est légère. |
| « Blanc ou noir » | L’innocence et la culpabilité sont inversées par le jugement des dominants. |
L’expression « jugements de cour » possède une double portée. Elle renvoie d’abord à la cour du roi, espace de pouvoir où comptent les faveurs, les alliances et l’art de plaire. Elle évoque aussi la justice rendue par une institution. La Fontaine suggère ainsi que l’apparence de légalité ne garantit pas l’équité : un jugement peut être prononcé selon des règles tout en étant guidé par la crainte, l’intérêt ou la soumission.
La critique de La Fontaine : une morale sociale, pas une simple leçon pour enfants
La force de la fable tient à son ironie. Les animaux se réunissent au nom du bien commun, parlent de faute et de réparation, puis produisent exactement l’inverse de la justice. Le lion n’est pas innocenté parce qu’il n’a rien fait. Il est absous parce que personne n’ose mesurer sa faute à celle de l’âne.
Quand le langage fabrique l’innocence
Le renard joue un rôle décisif. Il ne nie pas les actes du lion : il les interprète favorablement. Cette nuance permet de comprendre la morale. L’inégalité ne passe pas toujours par un mensonge frontal. Elle peut naître d’un vocabulaire qui atténue les actes des puissants et accable ceux des faibles. Une violence devient une nécessité, une transgression devient une maladresse, tandis qu’une faute mineure est présentée comme une menace pour l’ordre collectif.
La fable invite donc à examiner le récit de la faute, pas seulement la faute elle-même. Il faut regarder la place occupée par l’accusé, les personnes qui parlent pour lui et celles qui restent silencieuses autour de lui. Le vocabulaire choisi peut modifier la perception d’un même acte : il excuse certains comportements et rend d’autres condamnables avant même l’examen des faits.
Une dénonciation prudente du pouvoir
Au XVIIe siècle, critiquer directement les puissants pouvait être risqué. Le recours aux animaux donne à La Fontaine une liberté indirecte. Derrière le lion, le renard, le loup et l’âne, le lecteur reconnaît des comportements humains : l’autorité qui s’exempte, les courtisans qui applaudissent et la victime que l’on sacrifie pour restaurer une paix de façade.
La morale ne dit pas que tout puissant est coupable ni que tout pauvre est innocent. Elle affirme quelque chose de plus troublant : la position sociale peut modifier la manière dont une même faute est racontée, instruite et sanctionnée. C’est cette distorsion du jugement qui rend le texte durablement actuel.
Comparer une justice équitable et une justice de cour
La fable permet de distinguer deux logiques opposées. Dans une justice équitable, le statut d’une personne ne devrait ni aggraver ni réduire sa responsabilité. Les faits doivent être examinés, les preuves discutées et la défense entendue. Dans une justice de cour, le verdict est largement décidé avant l’examen réel des fautes : il faut préserver les dominants et trouver un responsable commode.
- Justice équitable : même exigence de preuve, droit à la défense et proportion entre la faute et la sanction.
- Justice de cour : réputation, réseau, peur du pouvoir et intérêt collectif apparent influencent l’appréciation des actes.
- Bouc émissaire : une personne est punie moins pour ce qu’elle a fait que pour calmer un groupe inquiet ou détourner l’attention.
Cette grille de lecture vaut aussi hors du tribunal. Dans une entreprise, une crise peut être imputée au salarié le moins haut placé alors que les décisions viennent de plus haut. Dans le débat public, une personne inconnue peut être définie par une erreur, tandis qu’une personnalité influente dispose de relais pour présenter sa version. Ces situations ne sont pas identiques à celle de la fable, mais elles prolongent sa question centrale : qui a le pouvoir de nommer la faute et d’imposer le récit ?
Pourquoi cette morale reste utile aujourd’hui
Employer la citation aujourd’hui ne revient pas à déclarer automatiquement qu’un jugement est injuste dès qu’il concerne une personne célèbre ou démunie. Son intérêt est d’appeler à une vigilance concrète. Il faut se demander si les mêmes critères auraient été appliqués à quelqu’un d’autre, si la parole de chacun a reçu le même crédit et si la sanction correspond réellement aux faits.
La Fontaine met aussi en garde contre notre propre réflexe de groupe. Les animaux de la fable ne sont pas seulement dominés par le lion : beaucoup participent à l’injustice en approuvant, en se taisant ou en transformant la faiblesse de l’âne en preuve de culpabilité. Lire cette morale, c’est apprendre à repérer l’écart entre une justice proclamée et une justice effectivement rendue.
La formule demeure frappante parce qu’elle tient en une image radicale : le même individu peut être déclaré blanc ou noir, non selon ce qu’il a fait, mais selon la puissance qu’il représente. C’est précisément ce renversement que la fable condamne, avec une clarté qui dépasse son époque.